7 février 2011

Enfance


Chevillette, bobinette et autres mystères

Lorsque j'étais enfant, j'aimais plus que tout  que maman me lise le conte du Petit Chaperon Rouge , non pas pour entendre, encore une fois, l'histoire de cette petite fille qui se faisait manger par un loup, dans des circonstances que je trouvais stupides,à cause du manque total de clairvoyance de sa part. Je ne la plaignais pas un instant. Elle avait elle-même indiqué l'adresse de la maison à l'animal , de plus, un loup, même déguisé, quiconque peut le reconnaître, c'est une évidence!

 Par la suite, en vieillissant, j'ai compris que ce n'étais pas forcément vrai.

Ce que je voulais entendre, c'était l'énoncé de la formule magique "Tire la chevillette, la bobinette cherra". Je ne comprenais pas la phrase mais dès ce moment là tous les possibles étaient permis. La grand-mère serait mangée, la sotte petite fille aussi ,mais la chevillette et la bobinette conserveraient leurs mystères . Je me gardais bien de réclamer une quelconque explication. Quand au verbe "cherra" il ne faisait qu'ajouter de l'étrange à l'incantation.
Qu'elle était cette ouverture composée de deux mécanismes que je ne connaissais pas  et qu'il fallait faire choir?

Plus tard, j'ai aimé photographier  les portes, les serrures, les heurtoirs… Pousser une porte, c'est parfois, pour moi, réentendre la petite phrase mystérieuse :" Tire la chevillette, la bobinette cherra" 



©
KUKUSUMUSU







Charles Perrault
Histoires ou Contes du temps passé
Édition de 1697




LE PETIT CHAPERON ROUGE


Il estoit une fois une petite fille de village, la plus jolie qu’on eut sçû voir ; sa mere en estoit folle, et sa mere-grand plus folle encore. Cette bonne femme luy fit faire un petit chaperon rouge, qui lui seïoit si bien
que partout on l’appelloit le petit Chaperon rouge.
"Tire la chevillette, la bobinette cherra "
 Illustration de F. O. C. Darley, 1850

Un jour, sa mere, ayant cui et fait des galettes, luy dit :
« Va voir comme se porte ta mere-grand, car on m’a dit qu’elle estoit malade. Porte-luy une galette et ce petit pot de beurre. »
Le petit Chaperon rouge partit aussi tost pour aller chez sa mere-grand, qui demeuroit dans un autre village. En passant dans un bois, elle rencontra compere le Loup, qui eut bien envie de la manger, mais il n’osa, à cause de quelques bucherons qui estoient dans la forest. Il luy demanda où elle alloit. La pauvre enfant, qui ne sçavoit pas qu’il estoit dangereux de s’arrester à écouter un loup, luy dit :
« Je vais voir ma mere-grand, et luy porter une galette. avec un petit pot de beurre, que ma mere luy envoye.
— Demeure-t-elle bien loin ? lui dit le Loup.
— Oh ouy, dit le petit Chaperon rouge : c’est par delà le moulin que vous voyez tout là-bas, à la premiere maison du village.
— Et bien ! dit le Loup, je veux l’aller voir aussi ; je m’y en vais par ce chemin icy, et toy par ce chemin-là ; et nous verrons qui plûtost y sera. »
Le Loup se mit à courir de toute sa force par le chemin qui estoit le plus court, et la petite fille s’en alla par le chemin le plus long, s’amusant à cueillir des noisettes, à courir aprés des papillons, et à faire des bouquets des petites fleurs qu’elle rencontroit.
Le Loup ne fut pas long-temps à arriver à la maison de la mere-grand. Il heurte : toc, toc.
« Qui est là ?
— C’est vôtre fille, le petit Chaperon rouge (dit le Loup en contrefaisant sa voix), qui vous apporte une galette et un petit pot de beurre, que ma mere vous envoye. »
La bonne mere-grand, qui estoit dans son lit, à cause qu’elle se trouvoit un peu mal, luy cria :
« Tire la chevillette, la bobinette cherra. »
Le Loup tira la chevillette, et la porte s’ouvrit. Il se jetta sur la bonne femme, et la devora en moins de rien, car il y avoit plus de trois jours qu’il n’avoit mangé. Ensuite il ferma la porte, et s’alla coucher dans le lit de la mere-grand, en attendant le petit Chaperon rouge, qui, quelque temps aprés, vint heurter à la porte : toc, toc.
« Qui est là ? »
Le petit Chaperon rouge, qui entendit la grosse voix du Loup, eut peur d’abord, mais, croyant que sa mere-grand étoit enrhumée, répondit ;
« C’est vostre fille, le petit Chaperon rouge, qui vous apporte une galette et un petit pot de beurre, que ma mere vous envoye. »
Le Loup luy cria, en adoucissant un peu sa voix : « Tire la chevillette, la bobinette cherra »
Le petit Chaperon rouge tira la chevillette, et la porte s’ouvrit. Le Loup, la voyant entrer, luy dit en se cachant dans le lit, sous la couverture :
« Mets la galette et le petit pot de beurre sur la huche, et viens te coucher avec moy. »
Le petit Chaperon rouge se deshabille, et va se mettre dans le lit, où elle fut bien estonnée de voir comment sa mere-grand estoit faite en son deshabillé. Elle luy dit :
« Ma mere-grand, que vous avez de grands bras !
— C’est pour mieux t’embrasser, ma fille !
— Ma mere-grand, que vous avez de grandes jambes !
— C’est pour mieux courir, mon enfant !
— Ma mere-grand, que vous avez de grandes oreilles !
— C’est pour mieux écouter, mon enfant !
— Ma mere-grand, que vous avez de grands yeux !
— C’est pour mieux voir, mon enfant !
— Ma mere-grand, que vous avez de grandes dens !
— C’est pour te manger ! »
Et, en disant ces mots, ce méchant Loup se jetta sur le petit Chaperon rouge, et la mangea.

MORALITÉ

On voit icy que de jeunes enfans,
Sur tout de jeunes filles,
Belles, bien faites et gentilles,
Font tres-mal d’écouter toute sorte de gens,
Et que ce n’est pas chose étrange
S’il en est tant que le loup mange.
Je dis le loup, car tous les loups
Ne sont pas de la mesme sorte :
Il en est d’une humeur accorte,
Sans bruit, sans fiel et sans couroux,
Qui, privez, complaisans et doux,
Suivent les jeunes demoiselles
Jusque dans les maisons, jusque dans les ruelles.
Mais, hélas ! qui ne sçait que ces loups doucereux
De tous les loups sont les plus dangereux !



































Côté technique



"La bobinette était une simple petite pièce de bois mobile qui servait autrefois à fermer les portes au moyen ici, d'une petite cheville (+ diminutif mélioratif en "ette"). Bien sûr, c'était du temps où les voleurs ne se rencontraient que sur les grands chemins et ne s'attaquaient qu'aux riches pour donner aux pauvres grands-mères que seuls alors les loups lubriques dévalisaient. Je le sais, mon arrière grand-père était loup garou dans un film de Stanley Lubrick.

Cette chevillette devait dans la fable se débloquer et tomber ( n'oublie pas que la grand-mère est alitée et que le loup est non seulement lubrique, mais qu'il est aussi malin qu'un singe ; alors que le Petit Chaperon Rouge lui, est bigleux comme une taupe pour n'être pas même en mesure de distinguer une mémé édentée d'un leu aux dents longues ) pour qu'on puisse ouvrir la porte ainsi de l'extérieur. (voir les dessins de Daumier)

"Cherra" est un synonyme vieilli du verbe "choir" = tomber, qu'on ne rencontre plus guère que dans certaines expressions figées comme : " Stéphanie de Monaco a laissé choir son marchand de poissons pour un dompteur de tigres" (ou de loups, si tu veux rester dans le même champ lexical que la fable) Le verbe est ici au futur ...la chevillette choira, ou cherra, les 2 formes étant admises) "


Cordialement,

Pierre

                                                 http://www.cyberbricoleur.com/index.php?showtopic=1800063928





LE VERBE EN MOUVEMENT


Choir

“Tire la chevillette et la bobinette cherra”

Ça vous rappelle quelque chose ? Ça devrait : c'est, dans Le petit chaperon rouge, le mode d'emploi donné par la grand-mère pour ouvrir sa porte. Le petit chaperon rouge comprend tout de suite, et le loup aussi, hélas ! Mais vous, vous auriez compris, par exemple, la forme cherra ? Et vous sauriez en faire l'analyse grammaticale ? Non ? Eh bien c'est le futur du verbe choir: Dès qu'on aura tiré la chevillette, la bobinette — pièce de bois servant à bloquer la porte — tombera. La porte s'ouvrira, et le loup entrera.

Le malheureux verbe choir est à peu près complètement sorti de l'usage: il ne subsiste guère qu'à l'infinitif, notamment dans l'expression laisser choir et au participe, chu, dont le féminin a fourni le nom chute. Le futur cherra était “irrégulier”, et concurrencé par choira. Les préfixés échoir (le cas échéant, terme échu, etc.) et déchoir survivent un peu moins mal.

Maintenant, pourquoi choir a-t-il pratiquement disparu au profit de tomber ? Question complexe. L'irrégularité de la conjugaison a pu jouer, comme pour ouïr évincé par entendre. Mais d'autres verbes peu réguliers ont bien survécu...

choir : troisième groupe









 

BLOG: Pierre la pierre et histoires courtes






METEO

 
Kukusumusu

Ciel pur,
 Grand vent,
Troupeau de moutons dans le pré
Aucun  loup
  

3 commentaires:

  1. C'est en me laissant emporter par mes recherches sur des formules fréquentes dans les textes courts que j'ai trouvé votre document, sont j'ai adoré le ton et le contenu. Merci beaucoup de l'avoir partagé (MS, Stuttgart)

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  2. J'ai beaucoup aimé votre regard sur ce conte que je n'ai lu qu'une fois adulte.

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